La Comtesse sanglante, illustration anonyme (Bilder Lexicon).
Réalisé par Walerian Borowczyk. Avec Fabrice Luchini, Paloma Picasso... Erzébet Báthory est l’un des quatre courts métrages rassemblés sous le titre ‘‘Contes immoraux’’.
«Sa» signature.
‘‘Báthory’’
Réalisateur: Juraj Jakubisko
Jakubisko Film (2008)
Avec: Anne Louise Friel
(Erzsébet), Franco Nero...
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Erzsébet vivait en son château de Csejthe, une lugubre forteresse perdue au fin fond du district de Nyitra, une région montagneuse au nord-ouest de la Hongrie. Mais il arrivait assez fréquemment qu’elle séjourne à Presbourg, dans une demeure située près de la cathédrale, demeure où allaient, là aussi, se dérouler de sanglantes orgies. Deux femmes l’accompagnaient, où qu’elle aille: sa nourrice, Jo Ilona, et sa servante, Dorottya Szentes, dite Dorko. Ces deux mégères deviendront ses pourvoyeuses et, aussi, ses aides-bourreaux. D’autres viendront renforcer le sinistre trio: Ujvari Johanes, surnommé Ficzko, un nabot bossu qui avouera avoir tué et torturé à lui seul trente-sept jeunes filles. Et puis, aussi, une lavandière, Katalin Beniezky, dont la principale fonction consistait à faire disparaître les corps et à vider les baquets de sang. Plus tard, enfin, viendra Darvulia Anna, une magicienne qui pratiquait des sacrifices humains pour obtenir l’aide du Diable. L’organisation dont s’était entourée la Comtesse comptait également des émissaires car, très vite, les vierges deviendront rares dans les environs immédiats de Csejthe. Il faut aller de plus en plus loin, jusqu’aux limites de la Transylvanie et de la Hongrie, pour recruter les plus belles jeunes filles. Promesses d’une vie meilleure et d’argent facile, achat des vierges des familles les plus pauvres, intimidations, rapts, tous les moyens étaient bons pour satisfaire l’horrible besoin de sang d’Erzsébet.


Mourir... en souffrant

A lire le détail des supplices qu’aurait infligés ou fait infliger la Comtesse, on comprend que mourir pour sa cause était loin d’être suffisant. Il fallait souffrir, aussi! Flagellation, perçage des membres et des seins, brûlage au fer à repasser, incisions et arrachage de la chair à l’aide de ciseaux et de tenailles... On est saisi d'épouvante à l’énumération de ce qu’elle aurait osé faire subir à ses victimes. Et cette rage de faire souffrir «jamais ne s’arrêtait»: on retrouvera dans sa calèche un nécessaire à torturer composé de fers, d’aiguilles et de ciseaux. Il y avait, enfin, cette fameuse Vierge de fer, sorte de statue creuse à l’intérieur de laquelle la Comtesse aurait fait enfermer ses prisonnières. L’intérieur du panneau qui refermait la Vierge était hérissé de pointes de fer qui transperçaient les malheureuses lors de la fermeture, mue par un puissant mécanisme. Fabriqué par un forgeron de Csejthe à la demande de la Comtesse, cet automate provoquait des hémorragies qui servaient à merveille les desseins du «vampire» de Csejthe. Selon l’auteur roumain Denis Buican, cette abomination serait encore visible en Styrie, au château de Riegersburg.
Bien sûr, toutes ces disparitions finirent par susciter des rumeurs. A Vienne, des moines rapportèrent que, de nombreuses nuits, des hurlements épouvantables les avaient empêchés de dormir. On ne voulut pas les entendre : les Báthory et les Nadasdy étaient trop puissants. En 1610, pourtant, les autorités commencèrent à s’émouvoir. Cela faisait des mois qu’on tergiversait, mais plaintes et témoignages ne cessaient d’affluer. Alors, on porta l’affaire devant Mathias II, empereur germanique et roi de Bohème et de Hongrie. Bientôt convaincu de la culpabilité de la Comtesse, le monarque confia l’enquête à Gyorgy Thurzo, cousin et ancien amant d’Erzsébet.


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Aperçu bibliographique


► ‘‘La Comtesse sanglante’’, Valentine Penrose (Mercure de France, 1962).

► ‘‘Le Musée des supplices’’, p. 299, Roland Villeneuve (éditions Azur-Claude Offenstadt, Paris, 1968).

► ‘‘Dictionnaire des assassins’’, pp. 32-33, René Réouven (Denoël, 1974).

► ‘‘Les Vampires humains’’, p. 65, Roger Delorme (Albin-Michel, 1979).

► ‘‘La Grande Encyclopédie de la sexualité’’, Monika Swuine, pp. 1378 à 1380 (édilec, 1981).

► ‘‘L’énigme des vampires’’, Première Partie, chap. IV, Jean Markale (Bibliothèque de l’étrange, Pygmalion, 1991).

► ‘‘Histoire de la Transylvanie’’, B. Köpeczi (Akadémiai Kiado, Budapest, 1992). Consultable (et photocopiable) à l’Institut Hongrois, 92 rue Bonaparte, 75006 Paris.

► ‘‘Les Métamorphoses de Dracula’’, pp. 100 à 108, Denis Buican (éditions du Félin, 1993).

► ‘‘Sang pour sang, le réveil des vampires’’, pp. 34 à 37, Jean Marigny (Découvertes Gallimard, 1993).

► ‘‘Anne Rice et les Vampires’’, Phenix no 39 (déc. 1995): on y trouvera un portrait d’Erzsébet par Jacques Van Herp (p. 171).
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Réalisé par Julie Delpy – Avec: Julie Delpy, William Hurt, Anamaria Marinca... – Durée: 1 h 34 min. – Pays de production : France & Germany. – Titre original: ‘‘The Countess’’. – Distributeur: Bac Films .
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Interrogatoire
de Ujvari Johannes
2 janvier 1611 (extraits)


►  Première question: Combien de temps avez-vous vécu au château, chez la Comtesse?

– Réponse : Pendant seize ans, venu en 1594, amené de force par Martin Cheytey.

►  Deuxième question: Combien de femmes avez-vous tuées?

– Réponse: Des femmes, je ne sais. Des jeunes filles, j’en ai tuées trente-sept. La Maîtresse en a fait enterrer cinq dans un trou, quand le Palatin était à Presbourg; deux autres dans un petit jardin sous la gouttière; deux autres de nuit, sous l’église de Podolié [...].

►  Troisième question: Qui avez-vous tué, et d’où venaient- elle?

– Réponse: Je ne sais pas.

►  Quatrième question: Qui les avait amenées?

– Réponse: Dorko et une autre allèrent en chercher. Elles leur dirent de les suivre dans une bonne place de service. Il fallut un mois pour la faire arriver, et on la tua tout de suite. Surtout, des femmes de différents villages s’entendaient pour fournir des jeunes filles. Mais une fille de l’une fut tuée; alors sa mère refusa d’en amener d’autres [...].

►  Cinquième question: De quelles tortures usait-on?

– Réponse : Elles attachaient les poignets et les bras très serrés, avec du fil de Vienne, et les battaient à mort, jusqu’à ce que tout leur corps soit noir comme du charbon et que leur peau se déchire. L’une supporta plus de deux cents coups avant de mourir. Dorko leur coupait les doigts un à un avec des cisailles et, ensuite, elle leur coupait les veines avec des ciseaux [...].
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Lemonstre démasqué

Le 29 décembre 1610, le comte Thurzo se présenta au château de Csejthe à la tête d’un détachement militaire, et accompagné du curé du village, encore tout retourné d’avoir été l’objet d’une étrange agression: alors que la troupe progressait vers la forteresse, six chats avaient, en effet, assailli l’homme de Dieu, et les soldats avaient dû livrer une manière de bataille pour repousser les félins, qu’animait une inexplicable fureur. Lors du procès, certains se souviendront de cette attaque; quand on donnera lecture de cette incantation, écrite de la mian d’Erzsébet : «Toi, Petit Nuage, protège Erzsébet; elle est en grand péril... Envoie tes quatre-vingt-dix-neuf chats, qu’ils se hâtent de venir mordre le cœur du roi Mathias et celui de mon cousin Thurzo».
La petite garnison n’ayant opposé aucune résistance, la troupe du comte Thurzo pénétra dans le château. Accompagnés de porteurs de flambeaux, les soldats s’enfoncèrent dans les sous-sols, où flottait partout une odeur de charnier. Ils découvrirent la salle des tortures, encombrée de cages, de braseros et, aussi, de grands pots et d’une cuve au fond desquels avait séché le sang des victimes.. Ils virent les cellules où l’on séquestrait les maheureuses, délivrèrent plusieurs jeunes filles qu’on avait enfermées dans un souterrain. Certaines étaient presque vidées de leur sang; d’autres, encore physiquement intactes, mais dans un indicible état d’hébétude, constituaient le chepel de futures orgies. Enfin, dans les étages supérieurs, Thurzo trouvera une martyre morte dont les bras et les cuisses avaient été décharnés. Dans les seules dépendances du château de Csejthe, on exhumera une cinquantaine  de cadavres, tous atrocement mutilés. Quand le comte Thurzo informera sa cousine qu’elle était en état d'arrestation, il s’entendra répondre avec une morgue toute aristocratique qu’elle était souveraine sur ses terres.
On jeta les comparses dans les geôles de Bitsce et, tandis qu’Erzsébet était gardée à vue dans sa demeure, la justice se mit en action, non sans une certaine circonspection: la puissance des Báthory intimidait... Au procès, qui se déroula en janvier 1611, la Comtesse fut d’ailleurs dispensée de comparaître.
«Le sang, c’est la vie!» proclame Renfield dans le roman de Bram Stoker (‘‘Dracula’’). Cette phrase aurait pu constituer, pour Erzsébet, la plus appropriée des devises: on apprendra durant le procès que la Comtesse adorait s’immerger dans des baignoires emplies du sang des vierges. Délicate, elle ne se baignait pas deux fois de suite dans le même sang, et «sa précieuse peau ne pouvant se satisfaire de vulgaires serviettes, écrit encore Jean Markale, d’autres filles devaient la débarrasser du sang en lui léchant tout le corps...».
Quand s’achèvera le procès, on sera arrivé à la conclusion que deux cent cinquante à six cents victimes avaient été sacrifiées par la Comtesse (la fourchette est large...).

Tandis que ses complices étaient rapidement exécutés, Erzsébet était emmurée vive en son château de Csejthe. Elle aurait vécu ainsi, quatre années durant, dans l’obscurité et le silence, ce qui nous amène à la date officielle de sa mort: 1614. Erzsébet a alors cinquante-quatre ans et, selon ceux qui la virent dans son dernier sommeil, elle n’a rien perdu de sa beauté.


– The End –