INTERZONES : Site de Michel Ettewiller

 

 

Sommaire :

 

I. Le Chant des Lunes - De profundis

(présentation par Renan Bourgeat et extraits du roman).

 

II. Eden + ik (artbook).

 

III. Justice poétique (nouvelle ­- in extenso)

 

Tous mes textes et mes illustrations sont déposés à la SGDL et sont sous copyright.

 

 

 

Doma Zakûti. En arrière-plan, l’Esprit de Perdide,

la Seconde Lune…

∞

 

Mon premier roman (octobre 2016-juillet 2018)

 

I. Le Chant des Lunes

De profundis

 

 

En 2016, j’ai publié dans le Web un dessin et un poème baptisés Golgotha. Bien que leur ambiance ne soit en résonance qu’avec un unique aspect du Chant des Lunes (les Tourmenteuses vorâni), ils furent le déclencheur qui me poussa à rédiger cette fantasy du genre sombre. Du dessin, j’ai fait plusieurs versions : toutes avaient en commun un mont sur lequel des tourmenteuses un rien alienes entourent une Croix des Supplices où agonise une victime innocente (ou, du moins, qui ignore la raison de son châtiment)… Les lunes n’apparurent dans mon dessin qu’à partir de la version III : c’est en leur nom qu’est martyrisé le Crucifié.

 

Golgotha. La version I

(sans les Ogûtami).

 

 

— GOLGOTHA —

 

Au tréfonds de ton sommeil

Au seuil de cette porte

Que tu crains depuis toujours

Mais que tu franchis pourtant

Car tu ne peux résister

À ce chant dans ton esprit

À ces mots qui résonnent

En toi et te convoquent

Comme le chant des Sirènes

Et te mènent vers ta mort.

 

À la nuit d’où tu surgis

Succède une pénombre

Tout au bout de laquelle

Se dresse sur fond de Lune

Le mont de ton supplice.

Tu ignores quel crime

Il te faut expier ici

Mais la croix qui se dresse

Devant l’astre nocturne

Tu le sais bien est pour toi.

 

Dans la nuit où tu sombres

Te guettent les sorcières

Une femme crie ton nom

Elle te voit dans son rêve

Et voudrait te retenir.

Mais sur le Mont Golgotha

S’impatientent les Furies.

Tu dois être crucifié

Sous la Lune qui monte

Et rendre l’âme au matin.

 

*******

 

 

Bio express : De 1992 à 2018, quelques-uns de mes avatars corres­pondant à mes diverses activités de plasticien (Eden) et de webmaster (Martin Edenik) puis de raconteur d’histoires de SF sous mon véritable nom. Ancien journaliste, je suis fan de science-fiction et de création. Depuis 2002, j'ai fondé plusieurs sites consacrés aux artistes, dont les défunts Alien’s Café et Zone-61…

 

 

 

 

La couverture de l’édition papier

(qu’on peut trouver chez Amazon).

 

 

 

On trouvera ci-dessous le texte (dont est tiré le prière d’insérer du Chant des Lunes (en IVe de couverture de l’édition papier). C’est l’un de mes tout premiers lecteurs qui l’a rédigé, Renan Bourgeat, grand amateur de science-fiction et homme de culture. Qu’il soit remercié pour avoir si bien décrit mon roman et avoir su en décrypter les ressorts. La page Facebook de Renan Bourgeat.

∞

 

— présentation —

 

« Cest à une vaste épopée science-fictionnelle que nous convie Michel Ettewiller. Il crée un véritable univers, où se croisent de multiples personnages de chair et de sang ou totalement virtuels. Mais sont-ils virtuels ou doués de vie et de véritable sensibilité ? Que cachent les deux lunes ? Yânat, le Bien ? Perdide, le Mal ? Où est le vrai, où est le faux ? Ce monde infini ne serait-il pas constitué de marionnettes, de déités elles-mêmes sous la ficelle d’autres puissances ? Tout cela se mêle, s’imbrique dans une sorte de poupée russe où chacun des personnages tente vaille que vaille de démêler un puzzle qui semble sans arrêt se reconstituer. Des pièces qui semblaient s’adapter au préalable s’avèrent au final totalement faussées.

« Il m’est très difficile de conter la fabuleuse odyssée imaginée par Michel Ettewiller. Pour plusieurs raisons. L’histoire est très riche et complexe (trop, peut-être) et regorge de personnages attachants. Rentrer dans les détails risqueraient de dénaturer, d’altérer la richesse du livre.

« Car c’est un vaste monde qui surgit page après page. Michel Ettewiller compose une écriture particulière qui lui sert a créer un monde fantastique, incongru mais auquel nous finissons par croire. Son grand talent est de rendre captivants et fascinants des personnages aussi improbables que Hanké Tanner, héros principal, sorte de Han Solo ; Masse, lutteuse géante qui relègue Conan au rang de piètre bretteur. Le livre regorge d’ailleurs de personnages féminins à la taille et à la musculature impressionnantes. Cela donne au livre un ton agréablement érotique.

« Je parlais plus haut d’odyssée. Mais vraiment dans le sens d’épopée, tel le texte d’Homère. J’irai même plus loin, la construction, les références utilisées par Michel Ettewiller me font aussi penser au Bhagavad-Gita, vaste légende épique hindouiste faite de bruit et de fureur et menée par de multiples protagonistes, certains étant des avatars d’autres déités.

« Bref, j’espère qu’il y aura une suite car il y a une matière évidente, des événements en suspens et, surtout, des personnages que nous souhaitons retrouver. Tara, où es-tu ? Â»

Renan Bourgeat

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Un extrait du chapitre 18 :

 

Une créature aux allures de libellule venait de se poser au milieu de la mare, sur un affleurement d’écailles, et les observait de son Å“il unique, ailes éployées comme pour conserver son équilibre ou, peut-être, pouvoir s’envoler plus vite s’ils se montraient menaçants. D’une envergure égale à deux mains d’homme, ses ailes translucides s’irisaient, créaient à chacun de leur battement une palpitation de lumière, un chatoiement qui rappelait à Valentin la féerie accompagnant le passage d’un vaisseau à travers un champ de confinement atmosphérique.

— Une mâtikita, murmura Valentin. Un esprit-lumière.

Fasciné, il contemplait la petite créature. Dotée de quatre membres qui fusionnaient avec ses ailes, les nervuraient, elle était toute translucidité, mais son corps, vaguement humanoïde, se teintait d’un vert émeraude dont Valentin ne pouvait déterminer s’il correspondait à la couleur de ses entrailles ou s’il n’était qu’un reflet de la mare. Rassurée par leur immobilité et leur silence, la mâtikita plongea un museau pointu dans la flaque de sève et se mit à laper en émettant de petits soupirs de satisfaction.

∞

 

Un extrait du chapitre 20 :

 

Quelque chose en lui s’étonnait de ce que son environnement ne fût qu’obscurité et qu’il pût y marcher sans heurter jamais le moindre obstacle. Et puis, que signifiait cette vision d’une forêt qui lui apparaissait, par flashes, aléatoire et trop brève pour qu’il pût distinguer si elle était réminiscence ou vrai souvenir ? Il entrevoyait des arbres géants et des flaques d’eau rouge, des abysses d’ombre, des entrelacs de lianes et des tunnels traversant de prodigieux chaos de racines. Et puis des fûts écailleux, d’aspect ophidien… Mais la ténèbre du Chant l’emportait chaque fois sur cette vision vacillante. Le chuchotement reprenait, dont chaque mot ranimait, exacerbait son désir. Ses fantasmes les plus impérieux se jouaient dans sa nuit intérieure, en un théâtre où un autre lui-même expérimentait les mille inventions de sa libido hypertrophiée. Des femmes liaient son avatar dans toutes sortes de postures, sur toutes sortes d’instruments de torture, le manipulaient, efficaces, indifférentes au plaisir comme à la souffrance qu’elles lui dispensaient alternativement. De brutales et résolues gaillardes, de dodues commères ballottant de leurs seins et de leur ventre, penchées au-dessus de lui, ricanantes, éructant des insultes, des commentaires délicieusement vulgaires. Des vénus préhistoriques agitant des croupes démesurées en un dandinement rituel, en une danse jubilatoire, en un prélude préparant le supplice qu’elles lui infligeraient bientôt. À ses grossières et violentes matrones succédaient de graciles beautés, des houris miraculeusement belles. Ce serait elles, il le savait, qui l’amèneraient à l’anéantissement final…

 

 

 

 

II. Eden + ik

Artbook (chez Amazon)

 

 

Michel Ettewiller, aka Eden, aka Martin Edenik, s’est ennuyé pendant quinze longues années dans un hebdomadaire où il n’aurait jamais dû entrer. Et puis, un beau matin, elle a débarqué dans son morne univers. La femme de sa vie : Monika. Plasticienne et actrice ayant tourné avec le légendaire Jess Franco, écrivaine, elle l’emmène dans un univers où tous les rêves lui semblent réalisables. Ce livre n’est ni un roman, ni un artbook, mais un témoignage accompagné de photographies d’Å“uvres d’un artiste qui commença par se faire appeler Eden, parce qu’il aimait  certain roman de Jack London, puis Martin Edenik (Eden + ik) pour ne pas nuire à Eden. Vous trouvez cela un peu compliqué ? Rassurez-vous : ça va s’aggraver. Chez Amazon :

 

 

 

Ci-dessous, une nouvelle relevant

cette fois du Fantastique : Justice poétique

 

Texte déposé à la SGDL et sous copyright

(licence Creative Commons).

 

 

 

 

III. Justice poétique

 

 

À l’affût sous son porche habituel, Simone Morandis le zieute depuis un moment. Adossé contre le volet métallique de l’épicerie du Chinois, il glisse au ralenti sur son flanc droit à mesure qu’il s’assoupit. De son demi-sommeil, il sort encore par à-coups, juste le temps de porter à ses lèvres son litron de rouge et d’avaler une lampée. Mais ces sursauts de conscience se raréfient.

Simone Morandis attend encore un moment. Le temps que l’enfoiré s’endorme tout à fait. Elle scrute la rue Saint-Denis, les zones d’ombre, en particulier, là où peuvent se planquer les gens de son espèce. Les nocturnes. Rassurée, elle traverse la rue et trottine vers l’ancien légionnaire, parfaitement silencieuse dans ses vieilles baskets. Précaution­neu­sement, elle ouvre son rasoir et s’agenouille devant Maurice le connard, défait le bouton qui ferme le col de son blouson militaire et lui tranche la carotide. Elle se décale aussitôt du côté opposé à l’artère afin de n’être pas souillée par le sang, qui sourd par saccades de l’atroce entaille.

— Ã‡a, enfoiré, c’est pour les pipes à un Euro ! chuchote-t-elle à son oreille.

Elle voit, avec une joie mauvaise, s’ouvrir les yeux de l’homme. Il la fixe d’un regard dans lequel luit, malgré la stupeur alcoolique, une lueur de compréhension et de terreur. Il tente de parler, mais ne peut qu’émettre une sorte de gargouillement, tandis qu’un fluide sanglant suinte de la fente de ses lèvres.

— Cette fois, connard, c’est moi qui t’encule !

Simone Morandis voudrait que cet instant de pure jouissance se prolonge à l’infini. Mais la lueur d’intelligence dans le regard de Maurice ne dure guère que deux ou trois battements de cÅ“ur. Les derniers. Elle attend que le sang se tarisse, puis fouille sa victime à la recherche de son portefeuille — il contient un billet crasseux qu’elle se hâte de déplier : dix Euros. C’est mieux que rien. Elle dégage le sac à dos, sur lequel s’est affalé le cadavre. L’ancien légionnaire pourrait y avoir caché d’autres billets ou des objets ayant quelque valeur. Elle se redresse et, bizarrement, consulte sa vieille Timex : il est trois heures moins le quart. Elle passe à son épaule les bretelles du sac ; il pèse des tonnes, mais elle ne peut le fouiller maintenant. Elle doit s’éloigner du lieu de son crime. Le mot la fait ricaner.

— Sincères félicitations pour ce meurtre sordide !

Simone Morandis se retourne. Un chat — noir, bien sûr — lève vers elle son regard magnétique.

— Merde ! jure-t-elle. Si les chats se mettent à parler…

Elle plaisante, bien sûr. Les chats ne parlent pas. Mais, alors, qui a parlé ? Elle pivote sur les talons : personne !

— Coucou, Simone ! Eh oui, c’est bien moi qui te cause… dans ton esprit.

— Bordel de merde. Je deviens barjo ou quoi ? Dans mon esprit ?

— Ne t’inquiète pas, Simone : ce que tu entends n’est pas la voix de ta conscience, puisque tu en es totalement dépourvue — de conscience. Vous, les Humains, appelez cela « télépathie Â».

Un rire d’ironique mépris résonne en elle, la cingle.

— Sors de ma tête, saloperie ! crie-t-elle.

— Non, Simone, je ne vais pas sortir. Je vais rester dans l’intéressant cloaque qu’est ton âme. Ton âme, d’ailleurs, tu vas me la vendre.

— Je t’ai dit de foutre le camp, saleté !

— Tss-tss ! Simone, Simone, il va falloir améliorer ton langage !

Simone Morandis décoche un coup de pied que le félin esquive avec une élégante décontraction. Son rire, cette fois, est presque amical.

— Le mieux, reprend-il, est que je te convainque par la démons­tration de mon pouvoir sur toi. Première leçon : je peux faire de toi mon pantin.

La clocharde tente de chasser cette voix intérieure dont elle pressent le pouvoir. Mais elle ignore comment faire et si la chose est possible.

— Action ! lance le chat.

Et Simone laisse tomber sur l’asphalte le sac à dos de sa victime et se rue contre la vitrine d’une boutique de fringues. Elle se met à en marteler la glace de son front en comptant les coups à haute voix.

— Trente ! répète avec elle le chat télépathe. Alors, qu’as-tu décidé ? Nous faisons affaire ? Non ? Comme tu veux, Simone. Continuons donc cette démonstration avant de passer, éventuelle­ment, à quelque chose de plus sérieux. Par exemple, pourquoi ne pas admirer ta beauté, à laquelle tant d’hommes ont rendu hommage ? Enfin, ajoute-t-il dans un ricanement intérieur, « hommage Â» n’est peut-être pas un mot approprié…

Simone Morandis s’ébroue comme un boxeur sonné.

— Dégage ! gueule-t-elle en esquissant un mouvement de fuite stoppé aussitôt par la volonté de la bestiole. Car elle ne peut qu’obéir. Alors, elle se déshabille en tremblant de rage et de honte, puis exécute un strip-tease horrifique et grotesque dont elle aperçoit le reflet sur la vitrine maculée de son sang. Atterrée, elle voit s’agiter au son d’une musique orientale — que siffle dans sa tête ce connard de chat — une espèce de grosse dondon qu’elle refuse de regarder, mais qu’elle voit pourtant.

Elle contemple sa chair boursouflée qui ballotte au rythme de l’affreuse pantomime, affronte le rictus de rage impuissante qui lui déchire la gueule et découvre ce qu’il lui reste de dents.

— Qu’as-tu fait de ta vie, Simone ? dit le chat.

La question la met en rage. Elle n’a pas besoin de ce con de chat pour savoir ce qu’elle est. Une vieille pute, une criminelle (ah ! ah !), une pocharde en train de crever d’une cirrhose alcoolique. Soudain, et à sa grande surprise, elle se met à pleurer. Sur elle-même, sur la victime qu’elle a été durant toutes ces années. Trente années à sucer des bites ! Trente années à se faire enfiler par des porcs. À se shooter et à picoler pour oublier sa déchéance. Elle pleure en se remémorant les trahisons de ses hommes et la violence de ses maquereaux — les mêmes, souvent. Elle se souvient des regards de mépris ou, pire, des mines apitoyées des passants de la rue Saint-Denis, du temps qu’elle tapinait.

— Je me suis fait baiser toute ma putain de vie ! gueule-t-elle dans la nuit.

— Simone, je sens que nous avançons ! dit le chat. Quid de notre petite transaction ?

— Fous-moi la paix, saloperie !

— N’y compte pas, Simone !

Des cris de souffrance et d’effroi jaillissent de sa gorge. Une chaleur de four l’enveloppe : elle cuit !

— Arrête, le Chat ! C’est d’accord !!!

La douleur disparaît d’un coup. Son cÅ“ur s’apaise. Elle peut de nouveau réfléchir. Que lui arrive-t-il ? Est-ce qu’elle rêve ? Elle en doute : « On ne souffre pas comme j’ai souffert dans un rêve Â». Est-ce qu’elle devient dingo ? Là, elle hésite. Les fous savent-ils qu’ils sont fous ? Rien à foutre ! décide-t-elle, elle n’est pas folle. Elle ne veut pas être folle ! Elle éprouve simplement — comment dire ? un fort sentiment d’irréalité ?

— Joue le jeu, lui conseille le chat. Adapte-toi.

— D’accord ! répète-t-elle. Tu peux l’avoir, mon âme. Pour ce qu’elle vaut… Combien, au fait ?

— Ah ! Ah ! C’est ainsi que je t’aime, Simone.

— Heu… Attends, le Chat ! Te vendre mon âme ? Ça veut dire que je vais mourir ?

Cette histoire de « vendre son âme Â» lui rappelle quelque chose. Un truc biblique ou un genre de fable, lui semble-t-il. Une arnaque, en tout cas, ça elle en est sûre.

Le rire du félin résonne en elle, apaisant et chaleureux, subtile­ment réjoui, étrangement séduisant.

— Ne t’inquiète pas, Simone, il n’est pas question que tu meures dans ce corps ! Cette histoire de « vendre ton âme Â» n’est qu’une simple analogie, une référence à quelque chose que j’ai trouvé dans ton esprit, parmi tes souvenirs perdus.

— Je préfère ! Donc, qu’est-ce que je gagne ?

— Un nouveau corps, Simone.

— Un nouveau corps ? C’est quoi, cette connerie ?

— Je te montre, Simone. Mais pas ici. Éloignons-nous d’abord du théâtre de tes exploits. Nous devons te trouver des vêtements. Dans un endroit discret, de préférence. Chez Léa, par exemple. Mais avant tout, récupère tes affaires : évitons de laisser des traces de ta présence auprès de ce cadavre. Non ! Inutile de remettre tes frusques : nous allons les jeter. Plus loin.

Simone Morandis récupère la poussette dans laquelle s’entasse tout ce qu’il lui reste de sa vie. Le Chat l’oblige à la vider dans la poubelle d’un immeuble, puis à l’abandonner un peu plus bas, de l’autre côté de la rue. Il ne lui permet de garder qu’un sac en plastique contenant ses papiers et quelques photos.

— Dépêchons-nous, Simone ! Nous devons te rendre présentable.

Simone Morandis se met en marche vers la Seine. Elle s’habitue à son état de marionnette. S’y trouve confortable. Elle est nue, mais ne s’en soucie pas. Elle n’a même pas froid, bien qu’en cette nuit de mars, la température ne soit guère clémente.

—  Au fait, qu’est-ce que tu es, le Chat ?

— Un dieu, selon tes critères d’Humaine.

— Je n’ai pas de dieu !

— Tu m’as, moi.

— Le dieu des chats ?

— Cette petite créature n’est pour moi qu’un corps transitoire. Je l’aban­donnerai dès que je serai vraiment installé en cette âme que tu m’as si spontanément concédée.

— Tu n’as pas répondu à ma question, le Chat. Pas réellement.

— Je suis énergie, Simone.

Simone Morandis s’absorbe dans d’intenses cogitations.

— Comme l’électricité ?

Le chat ricane.

— Je suis toutes les énergies. Plus tard, tu comprendras…

— Quand je serai grande ? ironise-t-elle.

— Quand notre symbiose sera effective.

— J’ai hâte, le Chat ! dit-elle en se demandant ce que peut bien signifier « symbiose Â».

— Arrête de m’appeler ainsi : je suis davantage dans ton esprit que dans le sien. Encore un instant, et je l’aurai entiè­rement abandonné. D’ailleurs, regarde, il nous quitte.

— Comment veux-tu que je t’appelle, alors ?

— Appelle-moi Mère. Comme tous mes autres Enfants.

— Mère ? Je ne suis pas ton enfant !

— Tu vas pourtant renaître de mon esprit. Comme bien d’autres créatures avant toi.

— Renaître ? Comment ?

— Tu es sur le point de le découvrir, Humaine !

Simone se tait. Elle sent le soudain agacement de l’esprit qui est en elle et aussi, lui semble-t-il, une vague menace. Elle décide de se taire un moment. D’observer la suite des événements — si événements il y a.

Quarante mètres avant la rue Réaumur, elle bifurque sur sa gauche et s’engage dans l’impasse du Levant, au fond de laquelle brillent les lettres de néon rose de l’enseigne de Chez Léa. Elle n’est plus qu’à quelques pas de sa devanture quand un fourgon de la Police passe en trombe devant l’impasse, gyrophare allumé. Quelqu’un doit avoir signalé le meurtre de Maurice.

Toujours sous l’emprise de la Mère, elle s’approche de la porte du magasin et en brise la serrure d’une violente poussée de la paume.

— Aïe ! glapit-elle comme son poignet se casse avec un bruit sec. Ça fait mal !

— Cela ne se reproduira plus. J’adapterai ton nouveau corps à l’énergie que j’ai mise dans celui-ci. Cesse de geindre, et trouve-nous un miroir !

Simone Morandis s’enfonce entre deux rangées de penderies sur­chargées de robes et de manteaux. Elle se plante devant la glace qui recouvre entièrement le mur du fond et se regarde avec un mélange de dégoût et d’effroi. La lumière rose du néon se reflète sur le plafond et les murs de la boutique ; dans cette aube électrique, son corps nu lui semble plus difforme que jamais. La maladie irradie de cette chair livide, suinte de son regard tragique.

— Quand tu veux ! murmura-t-elle.

— Maintenant !

Son reflet s’estompe, se brouille. Un fourmillement la parcourt tandis que frémit sa peau. Brusquement, elle cesse d’éprouver la  moindre sensation.

— Il vaut mieux que tu ne ressentes pas ce que je vais te faire, Simone. Ta métamorphose te paraîtrait sans doute assez douloureuse.

Le rire mental qui suit exprime une ironique compassion. Il faudra qu’elle apprenne à rire ainsi.

— Merci pour ta sollicitude !

Elle aurait aimé pouvoir répondre sur le même ton, genre : « Merci pour l’anesthésique, mon bon docteur ! Â». En plus classieux, bien sûr. Mais quelque chose se passe en elle qui exige toute son attention. Des zones de son corps se déplacent, se réorganisent. Des couches de chair glissent les unes par-dessus les autres, se dissolvent ou s’amalgament. Son ventre se creuse ses seins se redressent et se gonflent. Ses membres se musclent et sa peau se lisse

La stupéfaction lui arrache « un bordel de merde Â» qui manque carrément d’élégance, elle doit bien le reconnaître.

— Navrée ! s’excuse-t-elle. Je suis un peu déstabilisée…

— On le serait à moins, Simone.

Une rouquine du genre sublime se reflète dans le miroir, lui rend un regard impertinent. Elle ressemble à la jeunotte d’autrefois, mais en tellement mieux ! Jamais ses yeux n’ont eu cette couleur d’émeraude et sa peau cet éclat laiteux, ses seins opulents. Putain ! Elle est tout simplement fabuleuse !

— Qu’est-ce que c’est ? s’étonne-t-elle en réalisant que ses pieds nus baignent dans une flaque d’eau visqueuse où flottent des fragments de gelée sanguinolente.

— Ta maladie, Simone. Ce qui te tuait.

Simone Morandis reste un long moment plantée devant le miroir. Quelque chose l’agite, la trouble. Une sensation que la pauvre vieille pute harassée d’avant sa rencontre avec le chat n’a pas ressentie depuis fort longtemps : le désir. Elle caresse ses seins, les palpe, pinçote ses tétons, prend des poses, s’envoie des clins d’Å“il et des baisers. Pour un peu, elle se masturberait.

— Ne te gêne pas pour moi, susurre la Mère. Je ne suis pas contre un peu d’expérimentation.

— Attendons de mieux nous connaître…

—                       Un accès de pudeur, Simone ?

— De pudeur ? Tu déconnes ?

Un second véhicule de la Police passe devant l’impasse et rompt la fascination qui la rive devant le miroir. Des émotions qu’elle n’a pas éprouvées depuis bien longtemps l’envahissent : l’allégresse, et une certaine reconnaissance.

— Comment te remercier ? Mère, ajoute-t-elle après une courte hésitation.

Car ça n’a rien évident pour elle d’appeler Mère une espèce de divinité à la con.

Le silence finit par l’alerter. Elle s’arrache à la contemplation de ses formes voluptueuses et lève les  yeux. Elle cherche son regard, mais celui qu’elle rencontre recèle une présence qui n’est pas elle. Une Étrangère l’observe avec une avidité qui la terrifie.

— Je t’avais promis que tu ne mourrais pas dans ton ancien corps, lui dit la Mère. Bye-bye, Simone !

Et dans son ultime seconde de vie, Simone Morandis comprend qu’elle s’est encore fait arnaquer.

 

 

 

 

— THE END —

Pour l’instant du moins…