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INTERVIEW


► Monica Swinn: Bonjour, Lynn! Vous avez vingt-trois ans, et votre premier livre de photos vient de sortir aux éditions Ragage. En fait, entre la photographie et vous, c’est déjà une longue histoire.  Quand et comment vous est venue cette passion des images?

► Lynn S.K.: j’ai commencé à faire des images à 17 ans. J’ai débuté avec des appareils vraiment très mauvais. J’en suis heureuse, ça m’a permis d’apprendre, peut-être moins que si on m’avait offert un 5d à 13 ans pour Noël. Les images, c’était peut-être le hasard… Honnêtement, je ne sais pas ce qui s’est produit. Je sais mesurer la date d’obtention de mon premier appareil (pile pour l’anniversaire de mes 17 ans) mais je crois bien que le processus créatif était déjà en route, intimement, avant que les images ne soient exprimées. De toutes façons, j’avais irrésistiblement besoin de m’exprimer, il y avait trop d’ébullition, c’était l’adolescence, l’absurdité du monde vous frappe en pleine gueule comme jamais et la plupart des gens semblent tout trouver normal, il faut bien créer un chemin pour y survivre. J’ai tout essayé. J’ai mis du temps à avoir un ordi à moi, et quand ce fut fait, j’ai pu écrire. La musique, ça n’avait pas trop marché, je ne sais pas faire deux choses à la fois, ce qui s’est avéré gênant (rires). La peinture, un désastre: je suis gauchère, maladroite, toujours admirative non pas de ceux ont le talent mais de ceux qui ont le savoir faire, le poignet, l’habileté. Et puis la photographie, cette immédiateté, ça a assez vite collé… j’y ai pris un plaisir immense. J’ai rapidement découvert, que lorsque je mettais mon œil dans le viseur, et mes mains sur le boîtier, tout mon être se concentrait enfin en un seul point, convergeait vers une seule envie. Pour une fille hyper dispersée, et qui a un mal fou à se concentrer, c’est un plaisir immense.

► Monica Swinn: Qu’est-ce qui vous touche le plus dans une photographie? Quels sont vos photographes préférés?

► Lynn SK: Ce qui me touche remarquablement – je ne recherche rien d’autre – c’est cette beauté qui fait mal. Aujourd’hui en art, le «beau» n’est plus une valeur, c’est déprécié, on ne fait plus la différence entre ce mot et les autres: le joli, le décoratif, on dit même «l’esthétique». La valeur de notre époque c’est «anticonformiste», ou «nouveauté», et il devient parfaitement conformiste d’être anticonformiste. Je n’arrive pas à m’insérer dans cette époque car je suis peut-être simplement amoureuse du beau, de la violence du beau, de la bizarre harmonie que peut offrir la création. Il y a quelque chose qui me glace,  qui me rend vulnérable –  quand une photographie me touche. Ca me donne toujours un peu envie de pleurer. C’est cette émotion que je recherche. Je l’ai trouvée chez Francesca Woodman, Sarah Moon, et Sally Mann, mes trois photographes préférées. Je n’en ai pas grand-chose à faire, du côté sensationnel, que la première se soit suicidée, que la troisième soit taxée de pornographie enfantine: dans leurs photos, il y a leur âme. Et face à ces images, j’ai juste envie de dire «je sens ça, je sais ça».

► Monica Swinn: Vos images ont souvent quelque chose de cinématographique. Comme si elles donnaient à voir un instant d’une histoire, un bref moment d’un scénario  dont on ne saura rien de plus… Quels sont vos goûts en matière de cinéma?

► Lynn SK: J’aime votre remarque. Parfois c’est volontaire, parfois non, mais je suis heureuse que ça se ressente. Bien sûr, je suis une cinéphile hardcore. D’un point de vue chromatique, je m’inspire d’ailleurs plus du cinéma que de la photo – j’aime le rendu technicolor, par exemple... Récemment j’ai vu ‘‘La fièvre dans le sang’’, de Kazan, qui est sublime, et je me suis rendue compte que c’est à cette texture d’image que j’essayais parfois d’arriver (technicolor, donc) à cette rugosité hyper contrastée qui déréalise tellement la scène qu’elle en semble infiniment plus juste – plus réelle, justement. J’aime tellement de choses! Je suis une inconditionnelle de David Lynch, même si ça m’agace toujours de parler de lui, parce que les gens ne peuvent pas vous laisser tranquille avec ça: il faut absolument qu’ils vous parlent de leurs traumatismes lynchéens, qu’ils aient adoré ou détesté. Mais parfois je me demande quel bout de chemin j’aurais fait s’il n’y avait pas eu Lynch, ça a eu tellement de résonnance en moi, toute cette violence sourde qu’il ne faut surtout pas dire avec des mots…  Ensuite, je pourrais citer Franju, cinéaste malheureusement trop isolé, et donc oublié, génie absolu du cinéma français à tendance «fantastique» … J’aime tous les films classiques des années 50 et 60, les Kazan, Wyler, Mankiewicz, ce qui m’excite souvent le plus, c’est la manière dont la censure à imposé le secret: tout était suggéré, ça créait des tensions terribles dans l’image... Alors évidemment, comme je préfère qu’on me suggère les choses plutôt que de me donner de la bouillie pour bébé – j’aime les films plutôt silencieux (‘‘les Locataires’’, de Kim Ki Duk, mon grand choc de l’année 2005).

► Monica Swinn: Avez-vous déjà eu envie de réaliser un film?

► Lynn SK: Oui, bien sûr. J’ai quelques courts-métrages à mon actif, mais rien de sérieux. Sur le cinéma, Bacon disait quelque chose comme: les gens font des choses merveilleuses, mais je crois qu’ils ont un problème avec l’argent.  J’ai décidé de faire avec les moyens du bord, pour pouvoir être complètement libre sur mon projet. Je travaille actuellement à un court-métrage composé d’images fixes, photo-roman complètement inspiré de ‘‘La Jetée’’… pour un «vrai», on verra plus tard, mais je sens que quelque chose se cristallise petit à petit.

► Monica Swinn: Les mecs sont plutôt rares dans votre œuvre. Apparemment, vous préfèrez photographier des femmes. Que recherchez-vous principalement chez vos modèles?

► Lynn SK: Je me cherche, j’imagine. Une seule fois un type voyait dans mes photos du désir pour mes modèles (mais il avait activement passé sa jeunesse dans les années 60 et pour lui tout était libido, pire que Freud). Je n’ai pas vraiment compris: c’est un peu cliché de dire ça, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’il était passé à côté de tout. Le désir, c’est lui qui l’investit, tout comme les censeurs voient de la pornographie dans tout ce qui les excite.
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Je ressens parfois de la fascination – mais pas seulement pour elles, également pour la lumière qui les touche – ou surtout, de l’empathie. Je cherche le moment le plus fragile. Cet instant de mise à nu. évidemment, je parle de moi. Donc, non: je ne peux pas avoir de désir quand il y a une sorte de projection de moi-même. Les deux mecs que j’ai le plus photographiés, c’est mon amoureux, et mon frère. Jock Sturges dit que plus on connaît son modèle, plus la photo sera réussie. Je ne l’érigerai pas en vérité universelle, mais j’aime cette idée… Je suis une photographe de l’intime, c’est une des seules choses dont je sois certaine. Toutes ces filles font partie de mon entourage: je veux parler d’elles, de la violence avec laquelle le monde les traite et comme, malgré tout, elles n’en sont que plus belles.
 
► Monica Swinn: Préparez-vous beaucoup vos séances de photos? Comment fonctionnez-vous sur le terrain?
 
► Lynn SK: J’en avais l’habitude, par manque de confiance sans doute, je faisais toutes sortes de croquis, mais je ne réalise pratiquement plus que des photos avec mon entourage. Il n’y a donc pas de séance vraiment définies, la photographie ne doit pas être le seul objectif, il lui faut un prétexte: un voyage, une découverte, une promenade. Une fille dans sa propre chambre. Le printemps – la neige. Le mot «séance», alors, j’y crois de moins en moins. Je ne le dévalorise pas – personne n’ira dire que la fiction capte moins bien la vie que le documentaire. En photo, on est encore un peu en retard, on se sent obligé de valoriser l’un ou l’autre, d’appartenir au photo-reportage ou à la mode ultra posée, en gros. Je préfère fuir hors de la dichotomie mise en scène/réel, c’est trop bête, mes photographies sont souvent des moments de vie, mais je peux évidemment donner des directives, mon objectif crée des situations, je suis dans cet entre deux, mes prises de vues s’inscrivent dans des sujets quotidiens, mais j’y trace des lignes de fiction. L’essentiel étant d’atteindre ce qui me semble le plus «juste».

► Monica Swinn: Couleurs, textures, lumières…, après la prise de vue, il vous reste tout un travail à effectuer pour finaliser vos images et leur donner ce charme si singulier. Est-ce une étape importante, pour vous?

► Lynn SK: Oui bien sûr. Je crois par exemple que les «purs et durs» de l’argentique n’ont pas compris que la photo se fait en deux temps: la prise de vue, et le développement (argentique ou numérique, surtout avec le format .raw). Il n’y a pas de retouché/pas retouché, on peut avoir un rendu «déréalisé» autant en numérique qu’en argentique, tout comme pour un rendu «réaliste». Certaines de mes photos paraissent retouchées alors que je n’ai touché qu’au contraste sur Photoshop, j’ai simplement usé d’une faille optique de la réalité (un reflet, par exemple). D’autres semblent beaucoup plus «brutes», on me demande «c’est de l’argentique?», alors que tous les détails ont été revu numériquement. La retouche est une étape passionnante, d’autant plus que j’ai parfois des méthodes un peu bizarres: j’expérimente sur le tirage lui même, je gratte, j’abîme, je salis, je fais des virages au café, je mets de la poudre magique, je laisse ça prendre la poussière, et je rephotographie… Ou encore, Photoshop, je manipule les couches, c’est vraiment magique, la chimie numérique. Comme si la photographie attendait d’être révélée avec la bonne formule magique – et puis quelques jeux de courbes et de teintes, la bonne combinaison est là et quelque chose se révèle, littéralement. Je suis concentrée dessus jusqu’à ce que ça «marche», comme pour la prise de vue, rien ne peut m’en détourner, ni la faim, ni la fatigue, ni les possibles humains qui parlent derrière moi…
 
► Monica Swinn: Quelqu’un a dit de vous que vous étiez  une «fée-tographe», et c’est joliment trouvé, car  vous parvenez à créer tout un univers fantastique, en captant, ou en soulignant ce que la réalité la plus quotidienne peut avoir d’étrange. Cet amour de l’étrangeté semble un des fils conducteurs de votre travail. Pouvez-vous nous en parler?

► Lynn SK: Oui, c’est Coralie (Trinh Thi) qui parle de fée – et vous avez raison, je ne suis pas dans la féérie, ni dans le naturalisme, j’aime l’entre-deux, la féérie urbaine, les lumières magiques et les trottoirs sales. Georges Franju disait qu’il y avait une zone indéfinissable entre le réalisme et le fantastique, il l’appelait l’insolite. L’insolite est beaucoup plus flottant que le fantastique, il réside dans une position inédite du monde, une recontextualisation des choses… L’insolite, c’est quelque chose de déplacé. L’étrange – c’est un poème de Prévert, d’abord, «étrange dit l’ange», mais je ne sais pas comment résumer ce qui crée de grands mouvements en moi.
La vie est incroyablement étrange, et franchement angoissante quand tout le monde semble tout trouver normal, comme allant de soi. Les gens sont capables de ne penser qu’à avoir une plus grosse bagnole que le voisin, alors que l’univers est composé à 95 p. 100 de matière noire, et qu’on ne sait pas ce que c’est: il faut être sacrément aliéné pour être capable de rester dans son quotidien alors qu’on est secoué de particules à chaque seconde, que le moindre éclat de lumière est étrange, qu’il y a tellement de chocs et de secousses, dans l’infiniment petit et l’infiniment grand. Comment ne pas penser à tous ces phénomènes? Je m’intéresse à l’anormal du normal – cette époque me semble anormale, mais tout le monde s’entend pour y trouver un sentiment de réalité. J’adore Lynch, je l’ai déjà dit, parce que quand je regarde ‘‘Rabbits’’, j’ai la même sensation – décuplée de plaisir et d’empathie, bien sûr – que quand je regarde un feuilleton TV auquel je ne comprends pas le rapport à la réalité. Bien évidemment que ‘‘Eraserhead’’ est plus réaliste que ‘‘The Straight Story’’, d’une certaine manière. Voilà, l’étrange, c’est un rapport réaliste aux choses – il me semble. On dit que les artistes sont rêveurs, dans la lune, on aime bien ce genre d’amalgames. Je me trouve foutument réaliste! Ce qui est étriqué, restreint, peut avoir l’apparence du réel, parce qu’on confond souvent le pire, ou le banal, avec la réalité. Mais le métro-boulot-dodo ce n’est pas le «réel», c’est un truc de schizophrènes. Même si on porte un costard cravate, la nuit tout le monde rêve. La vraie vie prend toujours le dessus, je préfère l’y inviter en ouvrant toutes les portes.

SUITE DE L’INTERVIEW  ►►►
Retrouver Lynn S.K. dans son site et dans sa page Facebook.
lynn s.k.


Avec ‘‘éclats’’, les éditions Ragage nous donnent à découvrir l’univers original et attachant de Lynn S.K., jeune photographe dont les images insolites, fragments de rêve à la lisière du quotidien, chatoient comme une eau vive au soleil. On aimerait bien s’approcher plus près de leurs secrets.

Interview : Monica Swinn (2010)
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© Lynn S.K.
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