PATRICK SIBONI

Capturer la réalité


Patrick Siboni est un créateur et un retoucheur d’images réputé, un magicien des effets spéciaux pour le cinéma qui a collaboré avec les plus grands : Jean-Paul Goude, pour un clip publicitaire, ‘‘L’Homme de Guerlain’’, puis Jan Kounen pour le film ‘‘99 francs’’... Il est aussi un photographe qui «préfère les gueules aux modèles qui posent» et qui peuple son univers de pin-up et de pugilistes, de belles flingueuses en dessous affriolants et d’acrobates de cirque, d’artistes en «live» et de prisonnières ficelées selon les règles du shibari. Nous avons eu le privilège de rencontrer cet artiste multidisciplinaire qui a su mettre au service de sa créativité et de son talent un bagage technique impressionnant.

Interview : Martin Edenik
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 © Patrick Siboni
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 © Patrick Siboni
 © Patrick Siboni

© Patrick Siboni

Showreel Flame / Baselight / Color
© Patrick Siboni 2010.
INTERVIEW



► Martin Edenik: Bonjour, Patrick! Après des études de mathématiques, vous vous êtes orienté vers les métiers de l’Image. Pourquoi avoir choisi une voie artistique après un cursus dont on aurait pensé qu’il vous prédisposait plutôt à une carrière de scientifique?

► Patrick Siboni: Ce n’est pas vraiment moi qui ai choisi le cursus scientifique. C’est plutôt lui qui m’a choisi. J’ai toujours eu quelques difficultés avec les mots, leur sens réel. Choisir entre celui-ci ou celui-là pour s’exprimer, c’est quelque chose qu’il n’y a pas en maths. 2 c’est 2. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à la Fac des Sciences de Montpellier à écouter quelqu’un me parler d’ensembles naturels ou de choses dont je ne saisissais pas encore le sens. Un truc clochait, je ne m’y sentais pas bien. Puis à la fin de la première semaine de cours, je suis arrivé en retard dans l’amphi. J’ai voulu me dépêcher pour trouver une place, mais je me suis ramassé dans les escaliers devant cinq cents jeunes, prêts à profiter de chaque occasion... Tout le monde a ri, le prof m’a viré pour avoir perturbé le cours, je suis sorti et je ne suis plus jamais rentré. J’étais encore beaucoup trop susceptible, à l’époque. Aujourd’hui, je n’y aurais sûrement pas prêté attention, mais cela a permis de me secouer, et pour la première fois de ma vie,  je me suis posé LA question:  «Mais tu veux faire quoi?»
J’ai de suite commencé à réfléchir et, franchement, quand on y réfléchit, on ne trouve rien. Alors j’ai décidé de regarder de plus près, de ne pas chercher ce que je voulais faire dans dix ans ou l’année prochaine, ou ni même demain, mais là, de suite. C’est devenu bien plus simple d’y répondre, car on sait toujours ce que l’on aimerait faire de suite. C’est, par contre, devenu un peu plus compliqué avec mon père, qui a probablement eu quelques moments de panique. Comme toi, lui, les nuages, les fourmis, les arbres, tout... J’évolue dans un système aux propriétés chaotiques ayant une certaine dimension fractale. Pour mon chemin, j’ai choisi de suivre la piste du plaisir. Technicien son et lumière, architecture d’intérieur, 3D, VFX, puis est arrivé le jour où je me suis naturellement mis à prendre des photos. Cette succession d’événements m’a amené à faire des images aujourd’hui. Demain, je ne sais pas, je verrai demain.
L’art et la science sont intimement liés. L’Art n’est rien d’autre qu’une expression, impliquant une réaction et une réflexion chez le spectateur. Mais pour que l’artiste puisse s’exprimer, il lui faut des outils que la science se charge de découvrir. Je partage l’idée qu’un artiste est un artisan qui comprend et maîtrise ces outils pour les mettre au service de ses expressions cognitives. Pour ma part, je ne me considère ni comme un artiste et encore moins comme un scientifique, je suis juste quelqu’un qui a certains centres d’intérêt avec certains modes d’expression.

► Martin Edenik: Vous affectionnez, semble-t-il, les cadrages panoramiques. Une préférence qui vous vient du cinéma, ou bien considérez-vous, tout simplement, que ce format correspond mieux à ce que vous recherchez ?

► Patrick Siboni: Je ne recherche rien, si ce n’est l’équilibre: l’équilibre des masses, des couleurs, des dynamiques, des contrastes. Et il est vrai que j’ai le plus souvent un sentiment d’équilibre dans une image panoramique que dans une image verticale. La photo, c’est une activité comme une autre et, comme pour chaque activité, il faut tester, explorer, expérimenter et en tirer des conclusions.
Lorsque la question du cadrage s’est posée, j’ai immédiatement refusé de considérer le format par défaut comme le format obligatoire, mais de le considérer plutôt comme l’ensemble de mon aire de jeu. Sachant que je ne suis pas obligé de jouer partout, cela multiplie considérablement le nombre de possibilités. D’ailleurs, si on se demande pourquoi ce format par défaut, on s’aperçoit qu’il résulte bien plus d’une problématique d’optique que d’une raison esthétique.
Bien entendu, cela pose un problème au moment de l’encadrement. Eh oui, de faire le petit malin, ça a un prix, mais j’ai choisi de mettre le cadre au service de l’image et non l’inverse. Pour l’horizontalité, J’ai réalisé que j’utilisais plus souvent mes cervicales dans le sens horizontal que vertical. Et pourtant, je fais partie de ceux qui regardent souvent dans le ciel. Mais avant de lever la tête, on commence par lever les yeux. C’est ma façon d’observer le monde et c’est comme ça que j’ai envie de le partager.

► Martin Edenik: Vous avez travaillé, avec Jean-Paul Goude, sur un clip publicitaire, ‘‘L’Homme de Guerlain’’, puis avec Jan Kounen sur le film ‘‘99 francs’’. Quelle était votre mission dans ces collaborations?

► Patrick Siboni: Sur ces projets j’étais Flamiste. Travailler sur une vidéo demande beaucoup de ressources matérielles. Un accès disque rapide, un bon processeur, beaucoup de mémoire et, bien sûr, une excellente carte graphique. C’est très gourmand.

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Dans les années 90, les productions cinémato- graphiques devenant de plus en plus nécessiteuses en effet spéciaux, une société canadienne, ‘‘Discreet’’, décida de créer une machine répondant à ces besoins. Le Flame. Cette machine étant très performante, elle permet de travailler avec le réalisateur pour aller au plus proche de ses désirs, et cela assez rapidement. L’interactivité permet un travail plus construit et plus juste. L’objectif étant toujours de satisfaire son client quels que soient ses goûts et ses envies. Jan Kounen et Jean Paul Goude m’ont laissé une grande liberté dans mon travail. C’était très agréable de travailler avec eux. Ils ne se prennent pas la tête pour rien et ils travaillent au service du résultat, pas de leur ego. C’est pour ça que ce sont de grands réalisateurs.

► Martin Edenik: Comment recrutez-vous ces personnages, parfois étonnants, qui apparaissent dans vos photographies?

► Patrick Siboni: Je ne les recrute pas, ce sont mes amis, des personnes que je rencontre. L’important pour moi n’est pas dans l’instant, mais ce qui l’entoure. Pour chaque instant, il y a un avant et un après, et j’essaie toujours de les suggérer dans l’instant choisi. Tout est une question de mouvement. Il faut que mes modèles bougent, et c’est à moi d’appuyer au bon moment. Je n’aime pas les gens morts, si j’en cherche, je vais au musée Grevin (en plus ce sont des stars). J’estime que la notion de pose est une erreur due à notre culture photographique.

► Martin Edenik: Que représente pour vous la Photographie? Est-elle votre passion principale? Et la peinture?

► Patrick Siboni: Ma véritable passion est la Nature sous toutes ses formes. Son aspect physique comme la lumière, la matière, l’anatomie, la dynamique, la vibration, les arbres, les fluides... Mais aussi la nature humaine, les paradigmes. Je suis fasciné par ce Grand Œuvre que constitue l’Univers. L’équilibre constant. La photo, c’est l’un des outils qui me permettent de l’étudier, de la capturer. Dans l’idée de capturer la réalité, j’y ai trouvé un puissant paradoxe qui m’a amené à la conclusion suivante: il n’existe pas de réalité. Un appareil photo capture un intervalle de temps. Aussi court soit-il, il reste un intervalle, une moyenne, et ce ne sera jamais un véritable instant. Si le temps s’arrêtait, la photo serait noire, car la lumière ne se déplacerait pas et n’attendrait jamais le capteur. Au fil des années, la photo est aussi devenue pour moi un moyen de garder de nombreux souvenirs parce que, avec le temps, beaucoup de chose s’effacent. La peinture est quelque chose que je n’ai pas pratiqué depuis longtemps, comme la sculpture et beaucoup de choses d’ailleurs.

► Martin Edenik: Avez-vous le sentiment d’appartenir à un courant artistique et, si oui, pouvez-vous le définir?

► Patrick Siboni: Cela n’a pas vraiment d’importance de se déclarer issu d’un mouvement ou d’un courant. Je viens d’en avoir la réflexion uniquement parce que la question m’a été posée. Finalement, un courant est un ensemble de gens, ayant la même activité et vivant à la même époque, que l’on pourrait à un moment ranger dans le même panier. Seuls le temps et la société feront qu’une certaine attention/conclusion sera tirée de ce qui aura été fait. J’aurais tendance à répondre que oui, je fais partie d’un courant, étant donné que je partage cette activité avec de nombreux amis, mais que je ne fais partie d’aucun courant, car ce n’est pas à moi de le déterminer. Je préfère ne pas y porter attention et continuer de faire ce que je fais uniquement pour le plaisir. Y porter attention serait se donner trop d’importance, et je crois que cela aboutirait à la dénaturisation de l’ensemble de mon travail.

► Martin Edenik: A quoi vous consacrez-vous actuellement? Avez-vous des projets d’exposition? De livre?

► Patrick Siboni: J’ai de nombreuses envies, et tellement de projets à réaliser. J’expose le 17 mai, à Lyon, pour l’événement ‘‘Exp.01 MUTANOGENESE’’, organisé par mon ami le professeur W P. Ensuite, j’ai prévu de finir cette année les séries que j’ai commencées. Certaines ont quatre ans, alors il serait temps. J’aimerais aussi faire quelques livres sur différents sujets comme le règne animal, la notion de bien et de mal chez l’être humain incluant le shibari, la body-modification, les relations de domination et soumission, la Terre et ces paysages incroyables, les ethnies et leurs paradigmes... Quelques films sont aussi prévus, mais cela nécessite beaucoup d’investissement en temps et en argent. Je garde cela pour plus tard. Actuellement, je travaille sur la post-production d’un court métrage, ‘‘Matin Lunaire’’, réalisé par Clement Oberto. Je conçois et réalise les effets spéciaux. J’y travaille depuis le mois d’octobre et je pense finir d’ici un ou deux mois.

► Martin Edenik: Quel sera votre mot de la fin?

► Patrick Siboni: Pour tout résumer, je vous dirais que si vous vous demandez à quoi ressemble ma vie, regardez les nuages.

– The End –


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Retrouver Patrick Siboni
dans son site officiel – dans sa page Facebook.
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