YaNn MINH
le Noonaute


Présenter Yann Minh en quelques lignes est une gageure. Son œuvre est considérable et concerne de multiples domaines. Artiste multimédia et écrivain de science-fiction cyberpunk, plasticien et vidéaste, webmaster de haute volée, il n’a cessé de manifester au fil de très nombreuses réalisations — et dans tous les domaines auxquels il s’est intéressé — un talent et un esprit profondément originaux: du Japon à l’Australie en passant par diverses métropoles occidentales, de nombreux jurys l’ont reconnu et récompensé par les prix les plus prestigieux. Vous trouverez à la fin de l’interview que Yann a eu la gentillesse de nous accorder des liens qui vous mèneront en des lieux de la Noosphère dont nous ne saurions trop vous recommander l’exploration...

Interview: Martin Edenik
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Illustration : Yann Minh.
Stheno (21 cm) – © Yann Minh.
 Real Doll V2 (21 cm) – © Yann Minh
 Pendule (21cm)  – © Yann Minh.
 Soizic dans le NooScaphe
Cybersex 3-3000 – © Yann Minh
 AutoPortrait  (21 cm) – © Yann Minh 2010
INTERVIEW



► Martin Edenik: Bonjour, Yann! Comment t’est venue cette passion pour le Cyberspace? Quels artistes, quels écrivains l’ont-ils suscitée et nourrie?
 
► Yann Minh: Bonjour, Martin! Pendant mon enfance, un des principaux vecteurs de diffusion des spéculations de la Science-Fiction passait par la littérature, et j’ai construit mon identité et mon imaginaire en lisant (entre autres) environ trois livres de SF par semaine. Le mot «cyberespace» est popularisé en 1984 par William Gibson dans son roman ‘‘Neuromancer’’, mais le concept existait déjà en littérature de science-fiction vingt ans plus tôt dans les années soixante. Parmi ces romans qui ont contribué à forger mes «dividualités» et qui décrivaient des univers virtuels ou des réseaux numériques, il y avait ‘‘Ubik’’, de Philipp. K. Dick, ‘‘Sur l’Onde de Choc’’, de John Brunner, ‘‘Simulacron 3’’, de Daniel F. Galouye et ‘‘Face aux feux du Soleil’’, d’Isaac Asimov, qui mettaient en scène les prémices du concept de cyberespace longtemps avant ‘‘Neuromancer’’, et dont  j’ai lu les premières traductions françaises vers douze ans, autour de 1969. En 1979, j’ai réalisé ma première installation d’art vidéo immersive, ‘‘3 minutes12 avant la fin’’, que j’avais présentée au centre américain, et, en 1983, j’ai exposé au musée d’art moderne du centre Georges Pompidou une autre installation d’art vidéo immersive inspirée des concepts de cyberespace et mettant en scène l’histoire d’une jeune femme immergée dans un monde virtuel : ‘‘Media ØØØ’’. En 1997, ‘‘Thanatos, Les Récifs’’, mon roman de SF cyberpunk met en scène un univers virtuel matérialisé dans notre réalité : les Récifs. Monde virtuel de rochers volants dans les airs que j’ai «vu» lors d’une expérience de conscience modifiée autour de 1977.
Mais qu’est-ce que le cyberespace? Si on en revient à la définition du préfixe «cyber» donnée par Norbert Wiener, la cybernétique ne s’applique pas seulement aux machines, aux réseaux et à l’informatique mais, aussi, aux inter-actions informationnelles de l’ensemble du vivant. Ainsi, en dehors du contexte littéraire de la science-fiction, le terme de cyberespace peut aussi désigner la «sphère rationnelle» et mesurable englobant l’ensemble des interactions informationnelles humaines. De ce point de vue, mes premières relations avec le cyberespace commencent, comme tous les humains, à partir du moment où je commence à communiquer et interagir avec mon environnement dans le ventre de ma mère et, plus précisément, lorsque je commence après ma naissance à entrer en relation avec l’espace informationnel collectif de l’humanité (contes, livres, films, musique, jeux, TV, artefacts informés…) et que je commence dialoguer avec cet espace, entre autres par le dessin, l’écriture et le conte...
 
► Martin Edenik: Ton roman ‘‘Thanatos, les Récifs’’ (dont on peut acheter la version numérique via Google Play) est-il l’origine de l’Univers que tu y décris? Ou bien tes peintures sur ce thème l’ont-elles précédé?
 
► Yann Minh: ‘‘Thanatos, Les Récifs’’ va être bientôt réédité par la jeune maison d’édition d’Alexandre Girardot: Long Shu Publishing. Mes peintures et dessins ont largement précédé l’édition du roman en 1997. La première formalisation de la cosmogonie des ‘‘Récifs’’ est verbale. Je me sens parfois comme la réincarnation moderne d’un barde breton et je me définis souvent comme un NøøConteur cyberpunk.. Les ‘‘Récifs’’ sont nés d’un conte que j’ai improvisé pour une amie vingt ans plus tôt, je pense autour de 1977, et qui va me mener vers une expérience de conscience modifiée exceptionnelle durant laquelle je vais «voir» cet univers archétypal de rochers dérivant dans les airs autour de nous alors que je suis en train de le décrire, assis dans une clairière de la forêt de Quimperlé. A partir de là, ce monde des Récifs va me hanter, et je vais le décliner sous forme graphique, et aussi sous forme de petites nouvelles.

► Martin Edenik: Accepterais-tu de nous dire quelques mots sur ce roman?
 
► Yann Minh: C’est un roman avec plusieurs niveaux narratifs imbriqués, où il y a plusieurs narrations superposées dont certaines quasi subliminales. Le premier niveau explicite raconte l’histoire d’une jeune réalisatrice de news sur Internet qui va découvrir un réseau trafiquant les humains à l’échelle cosmique, ce qui va la conduire dans un monde virtuel mystérieux orbitant dans les confins de la galaxie. Le deuxième niveau est une exploration de nos identités sexuelles, genres et orientations sexuelles via les avatars que sont les personnages du roman (dans l’esprit des études sur le genre, cf. ‘‘Le manifeste du cyborg’’, de Donna Haraway). À travers mes personnages, j’explore différentes «dividualités» sexuelles et transgenres, comme la «femme guerrière», le travesti, le transsexuel, l’homosexuel.J’ai un peu la même relation avec ce roman que j’ai avec tous les outils artistiques que j’utilise. L’important n’est pas seulement l’objet réalisé, l’œuvre littéraire, photographique, audiovisuelle, vidéoludique, mais aussi et surtout le «moment» de la création :  cette expérience vécue intransmissible que nous expérimentons lorsque nous écrivons, nous dessinons, nous photographions.
L’écriture, comme la peinture, la photographie, la réalisation multimedia sont des nooscaphes, des dispositifs permettant de naviguer et d’explorer la noosphère. Notre «consommation» quotidienne d’objets informés, artistiques ou non, occulte le fait que la création artistique permet surtout d’explorer de façon beaucoup plus intense et investie les sphères informationnelles de l’humanité. Bien sûr, l’art est aussi fait pour être consommé mais, pour moi, c’est surtout un vecteur d’exploration, personnelle et collective. Ce n’est pas le film, ou la photo qui est importante, c’est de «le» ou «la» faire.

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En écrivant ‘‘Thanatos’’, et en «invitant» toutes ces nøøentités que sont ses personnages, à la fois issus de ma psyché, mais aussi de l’intelligence collective humaine, j’ai vécu un état de conscience modifié extraordinaire, dont je me souviens encore des moments les plus jubilatoires, et que l’œuvre terminée ne peut pas transmettre. En particulier ce moment où les personnages du roman prennent vie dans mon esprit et commencent à «s’animer» d’eux-mêmes, et devenir «exigeants». L’œuvre d’art, le roman n’est que la «relation» lacunaire et trompeuse d’un «voyage» qui a été fait par son auteur. Le fétichisme des objets, nous fait prendre l’idole pour le dieu, les objets d’art pour une finalité, mais l’essentiel est le chemin de la création, qui est initiatique et ineffable, et ça, nous le savons tous, consciemment ou subconsciemment. Le XXI e est le siècle où, grâce aux réseaux numériques et aux outils informatiques qui facilitent, amplifient et popularisent la NøøNavigation, l’humanité commence à avoir accès en masse à cetespace informationnel spécifique qu’est la création artistique.
Le XXIe est le siècle où, grâce aux réseaux numériques et aux outils informatiques qui facilitent, amplifient et popularisent la NøøNavigation, l’humanité commence à avoir accès en masse à cet espace informationnel spécifique qu’est la création artistique. Peu importe l’éventuelle simplicité ou médiocrité des œuvres réalisées, ce qui importe, c’est que le «voyage» artistique ait lieu. Après, bien sûr, certains NøøExplorateurs iront plus loin que les autres, avec plus d’élégance, ou de virtuosité, et leurs œuvres seront plus «esthétiques», ou indiqueront des parcours originaux, ou exceptionnels… Mais elles ne transmettront jamais les extases vécues lors de l’instant créateur, lorsqu’on explore par soi-même les décans mystérieux de la NøøSphère au travers de la création artistique. C’est exactement la même différence qu’il y a entre le voyage, et le film du voyage. Tout roman, film, peinture…  est porteur en subliminal de la relation qu’a entretenue l’auteur avec la noosphère pendant son élaboration: cette expérience intransmissible qu’a vécue l’auteur pendant l’élaboration de l’œuvre, et qu’on voudrait aussi connaître… C’est d’ailleurs ce qui transparaît souvent dans les questions, ou entretiens avec des auteurs célèbres, où les chroniqueurs, critiques, journalistes cherchent à percer un secret de fabrication mystérieux que l’auteur ne peut jamais donner… car il faut créer pour le connaître, pas seulement consommer l’œuvre, qui n’est, comme la vie, que la trace laissée dans la matière d’une information vivante. C’est aussi pour cela que les fossiles nous paraissent si similaires à des œuvres d’art… Non pas que les fossiles soient des œuvres d’art, mais que les œuvres d’art sont des fossiles… Les traces laissée dans le monde matériel de l’action dynamique de «l’information sur la matière inerte», car nous sommes de puissants vecteurs informationnels. Le troisième niveau, c’est la description du véritable héros du roman, la cosmogonie des Récifs. Un monde d’heroic fantasy virtuel formé de rochers dérivant dans les airs au milieu d’une brume luminescente composée de nanorobots et «matérialisée» quelque part dans notre cosmos par une manipulation quantique depuis un monde parallèle. Le quatrième niveau est en rapport avec la mort. Les chapitres du roman mettent en scène plusieurs relations à la mort. La mort espérée, la mort organisée, la mort accidentelle absurde et illogique, la mort subie, imposée… Le cinquième niveau est un questionnement personnel sur cette fascination ambigue que nous pouvons entretenir vis-à-vis des représentations de la barbarie et, en particulier, de la barbarie sexuelle. À l’époque, l’amie d’une de mes relations avait été assassinée par le tueur en série «de Bastille» et ça m’avait fait beaucoup réfléchir à ce qui différencie la barbarie fictionnée, ou relatée, de la barbarie réellement pratiquée. Dans les deux cas il y a des déterminismes métaphoriques à l’œuvre, mais qui ne prennent pas la même forme. C’est d’ailleurs pourquoi, dans le roman, il y a une différence d’écriture entre la description de la violence sexuelle fantasmée, et une violence sexuelle vécue, que j’utilise pour simuler la différence entre une violence réelle et une violence imaginée. C’est ça qui a dérangé certains lecteurs, critiques et éditeurs qui ont été choqués par certains passages décrivant les barbaries vécues qui ne sont pas distanciées par les figures de style habituelles des romans. Le sixième niveau est de nature magique et je ne maîtrise pas son contenu. J’ai écrit «Thanatos, Les Récifs» dans une sorte de transe (description du dispositif d’écriture). Et des visions de nature métaphysiques se sont imposées au fil de l’écriture.



SUITE DE L’INTERVIEW  ►►►
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