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►Martin Edenik: Tu as réalisé pour ‘‘Arte’’, en 1992, la vidéo de l’interview de Terry Giliam. Un grand moment dans ta carrière de réalisateur?
 
► Yann Minh: C’était un moment extraordinaire. Effectivement un des moments les plus beaux à vivre de ma vie de NøøNaute. Surtout, il faut penser que c’est un moment de NøøMagie particulièrement puissant. Terry Gilliam était pour moi une NøøEntité appartenant à la cybersphère du cinéma, ainsi son film ‘‘Brazil’’ a joué un rôle existentiel fort en contribuant à construire mon identité. Nous vivons dans une époque, où l’enfant des pays industrialisés se construit à la fois dans une relation aux individus réels, les proches, les parents mais, aussi, dans une relation aux masse média. (cf. la réponse aux médias. En bon cyberpunk, j’ai pas mal instrumentalisé la production ce jour-là, car lorsque j’ai cette occasion grâce à Arte la Sept de pouvoir filmer cet entretien j’effectue une opération de feed-back informationnel vertigineux qui n’est pas donné à tout le monde de pouvoir vivre (une règle des nøønautes c’est : ne te fais pas instrumentaliser par le système, instrumentalise-le.). La plupart d’entre nous, dans notre relation de feed-back existentiel vis-à-vis des nøøentités qui peuplent le cyberespace, nous devons nous contenter des canaux «officiels», comme la dédicace, l’achat des œuvres, la «présence» physique dans un concert, une conférence, un plateau TV…  Une poignée de main volée au détour d’une convention… Lors de cet entretien, il y avait une perfection noosphérique, car TG est monté un bref instant à bord de mon NøøScaphe… C’était un moment merveilleux à vivre, surtout lorsqu’il m’a fait la faveur de jouer avec mon dispositif de NøøNavigation dont il a immédiatement compris la vocation. C’était bien son entité NøøSphérique qui était présente ce jour-là et que le dispositif a capté… Pour l’émission de la Sixième Dimension, de Lionel Rotcage, j’avais mis au point un dispositif inspiré du «fantôme de Peppers», qui permet de faire en sorte que la personne qu’on interviewe regarde le reflet du journaliste qui l’interroge dans une glace derrière laquelle se trouve la caméra. Ainsi, le sujet regarde droit dans les yeux du spectateur, ce qui capte son attention de façon subliminale. Terry Gilliam avait beaucoup aimé le dispositif, et a joué avec pendant l’entretien pour illustrer l’illusion d’intimité générée par le dispositif télévisuel.

►Martin Edenik: As-tu des projets d’expositions dans les prochaines années? Sur quelles thématiques?

► Yann Minh: En fait, ce qui m’importe le plus, c’est de voyager, d’explorer… Et je répondrai comme un voyageur au long cours à qui on demanderait dans quels bars on pourra le trouver pendant ses escales, que le mieux, c’est de prendre son nooscaphe et de venir naviguer de concert avec moi. Le meilleur endroit pour me retrouver, c’est dans le cyberespace.
 
►Martin Edenik: Réaliseras-tu, un des ces jours, un long métrage (numérique) de science-fiction? ‘‘Thanatos, les Récifs?’’
 
► Yann Minh: Je suis NøøPortuniste, c’est-à-dire que j’utilise les outils qui me tombent à portée de main. Si le cinéma vient à portée de main, et que j’ai la possibilité de réaliser la saga des Récifs, au cinéma, mais plutôt en série TV et, mieux, en jeu vidéo, je saisirai bien sûr cette opportunité… Mais je ne veux pas trop perdre de temps à me battre contre des moulins à vent, surtout sur un chemin déja trop encombré, et dont les nooscaphes et les armateurs sont trop difficiles d’accès. Mais bon, si un gros armateur est intéressé d’affréter une nooexpédition dans les Récifs, il est le bienvenu. Je connais beaucoup de régions secrètes inexplorées.
 
►Martin Edenik: Dans le monde des créateurs cyberpunks, quels sont les artistes et les écrivains qui t’intéressent?
 
► Yann Minh: Une myriade… Moebius, Caza, Peter Klasen, Staroievski, Druillet, Hubert de Lartigue, Philippe Jozelon, Bilal, Bastien Lecouffe Desharme, Giger, Autoreverse Graphik art Roy, Akiza, Liberatore, Daniel Ouelette, Laurent Genefort, Gibson, Brunner, Dick, Ian Watson, Greg Egan, Ian Banks, Alexandre Urbrain, Kubrick, Marc Caro, Ridley Scott, Andy et Lana Wachowski, Peter Greenaway, Masamune Shirow, Philippe Ulrich, Neal Stephenson, Philippe Rosedale, Thierry Hermann, Lukas Zpira, Laurent Courau, Llwyt, Otomo (materia prima), Benoit Polveche, Nicolas Senegas, Patrice Pit Hubert, Benjamin Stiers, Silvie Mexico, Soizic Hess, Yoshihiro Nishimura, Peter Witkins, Katsuhiro Otomo...

►Martin Edenik: Plusieurs romanciers cyberpunks ont imaginé que, dans le Futur où se situent leurs histoires, on pratique plus ou moins couramment des sauvegardes de l’esprit, de manière à pouvoir réincarner les morts. Nos connaissances scientifiques nous permettent-elles, en ce début du XXIe siècle, d’envisager cela?
 
► Yann Minh: Nous pouvons l’envisager… Comme Homère a envisagé l’invention des robots gynoïdes dans sa description de la forge d’Héphaistos. Norbert Wiener, l’inventeur de la cybernétique, a imaginé dans les années quarante qu’il soit un jour possible de «télégraphier» un humain: www.nedelcu.ca.
«Autrement dit, l’impossibilité de télégraphier, d’un endroit à l’autre, le modèle d’un homme est due probablement à des obstacles techniques, en particulier à la difficulté de maintenir en vie un organisme au cours d’une reconstitution aussi complète. Elle ne résulte pas d’une impossibilité quelconque de l’idée elle-même. Quant au problème de la reconstruction totale de l’organisme vivant, on a peine à en imaginer une plus radicale que celle subie effectivement par le papillon au cours de sa métamorphose.» Norbert Wiener, Cybernetique et société (1950). Donc, nous pouvons l’envisager, d’autant plus que c’est une NøøContamination issue d’un mythe ancien porté par les religions, en particulier au travers du mythe des avatars, et de tout ce bestiaire étrange et immatériel dont nous peuplons les espaces métaphysiques. La dématérialisation numérique est l’expression d’un tropisme métaphorique à l’œuvre depuis les origines de la vie, et qui se formalise au travers de nos mythes, comme le mythe de l’Arche et du Déluge exprime un tropisme de la vie à s’étendre jusque dans les étoiles… Le fantasme de dématérialisation numérique est l’expression des origines dématérialisées du vivant…  (Dieu était le Verbe). Mais je pense de façon totalement intuitive par ressenti de l’état actuel de nos connaissances scientifique et métaphysique que nous sommes encore très très loin de pouvoir le «réaliser» ( à la différence des robots et consciences artificielles). L’équivalent des Mèmes, les Bèmes, qui sont des entités numériques censées nous refléter, et nous permettre de nous dupliquer dans le cyberespace, entre autres, sont pour l’instant des caricatures sommaires même pas aussi réalistes qu’un automate du XVIII e siècle.
►Martin Edenik: Dirais-tu que le cyberspace est une seconde vie? Comme une autre dimension?
 
► Yann Minh: Ah non! Pas du tout!  Le cyberspace n’est pas une seconde vie, c’est La Vie. Et, plus précisément, le cyberespace est un élément d’un espace plus grand, la NooSphère, qui inclut des dimensions métaphysique en plus des dimensions rationnelles mesurables du cyberespace…

►Martin Edenik: Peut-il représenter (le cyberspace) une alternative à la vie biologique? Est-il un futur possible pour l’homme? Un après la mort où l’esprit pourrait être transféré et connaître une sorte d’immortalité? Pourrait-il être, en termes d’évolution, une sorte de finalité?

► Yann Minh: Ta question me rappelle deux petites nouvelles de SF que j’ai écrites pour le Cube : ici  et . Le cyberespace n’est pas une alternative… Nous évoluons depuis nos origines microscopiques dans un cyberespace ou l’immatériel détermine les constructions biologiques «matérielles»… La vie biologique vient déjà du cyberespace noosphérique…  La vie, c’est de la matière informée, entre autres via le dispositif ADN/ARN en attendant de découvrir le moteur informationnel caché derrière… J’ai bien envie de paraphraser l’aphorisme provocateur d’Oscar Wilde qui augurait le surréalisme : «La nature imite l’art», mais dans un sens différent de celui d’Oscar Wilde où je considère l’art comme étant le plus haut niveau de traitement de l’information de l’humanité, ainsi l’art est l’expression dans notre sphère d’activité des processus informationnels qui déterminent le vivant en informant la matière comme l’art informe lui aussi la matière. J’aime beaucoup faire des expériences de pensées inversées. Comme Richard Dawkins avec les Mèmes, et les Gènes, qui spécule que nous soyons le rêve de nos gènes, ou que les idées et les concepts soient des entités vivantes qui se servent de nous, comme Philip K. Dick l’avait déja imaginé avec ses plasmes dans ‘‘SIVA’’. Teilhard de Chardin pense que c’est la noosphère qui nous génère, et non l’inverse, et on peut regarder les grands mythes, comme le Déluge par exemple, non pas comme l’expression de quelque chose qui est arrivé, mais qui va arriver. L’important n’est pas le Déluge, mais l’Arche qui illustre un tropisme cognitif inscrit au plus profond de nous même, qui est de «sauver la vie». De même, par inversion cognitive, la spéculation singularitarienne de l’immortalité par dématérialisation peut être vue comme la métaphore de l’immortalité actuelle du vivant dans son ensemble.
Car s’il y a bien quelque chose qui tend à se pérenniser dans l’Univers, contrairement aux apparences, c’est bien le vivant, qui tend à la complexification via une instrumentalisation de la matière, vers une forme d’immortalité, à l’encontre des lois de la thermo-dynamique. Après, bien sûr, on peut spéculer la possibilité via les NTIC et les réseaux numériques et l’informatique la possibilité de «dématérialiser» nos structures biologiques en particulier cognitives… Mais, comme je le disais plus avant, je pense que c’est, comme beaucoup de grands mythes, l’expression métaphorique dans notre espace culturel, d’un tropisme issu des origines informationnelles de la vie, car nous sommes déjà de la matière informée. Cet espoir transhumaniste et singularitarien d’une immortalité dématérialisée via les machines est un peu comme la métaphore des créatures artificielles qui, depuis les origines, nous renvoient à nous-mêmes  (cf. Philippe Breton).
Bien sûr, l’accélération des progrès dans la mesure des activités cérébrales (entre autres) et dans les fameux domaines des NBIC donne l’espoir que la dématérialisation numérique pourrait être réalisable bientôt, et très certainement, nos «bèmes» vont se sophistiquer et se complexifier, et nos avatars numériques vont devenir des reflets de plus en plus troublants de nous-mêmes… Mais, comme d’habitude, en même temps que nous progressons par la précision des mesures et des simulations, nous découvrons des complexités informationnelles cachées – en particulier dans les échafaudages complexes que sont nos essaims de neurones – dont les capacités de traitement informationnelles sont beaucoup plus complexes que le Perceptron de Rosenblatt qui est à l’origine des réseaux neuromimétiques. Au XVIII e siècle, on pensait que les automates nous permettraient de produire des humains mécaniques… Les réseaux neuromimétiques, même complexifiés par les inférences bayésiennes  sont à nos neurones ce qu’étaient les automates du XVIIIe siècle aux humains: des caricatures… Dès que l’on formalise dans notre esprit ce concept que la vie c’est de la matière informée, on perçoit comme la notion d’information a des ramifications qui se prolongent dans des sphères ayant un seuil de complexité vertigineux dont certaines échappent radicalement à nos capacités cognitives, comme le révèle la mécanique quantique.

►Martin Edenik: Parmi tes nombreuses passions, le cybersex, occupe une place de choix... Pourrais-tu avoir une amante robote?
 
► Yann Minh: Alors oui, bien sûr… Mais cela n’est pas nécessaire… L’humain est doté de capacités cognitives empathiques, cyberesthésiques et d’une «théorie de l’esprit» qui lui permettent, par une multiplicité de feed-back complexes, de se projeter sur les autres et le monde et, ainsi, d’aimer à peu près n’importe «quoi» et n’importe «qui» s’il le désire: I.A, E.T. humains, animaux, plantes, poupées, idoles religieuses ou masse médiatiques, automobiles, figurines, robots, livres, œuvres d’art, souvenirs,  bâtiments, robots…
Ces capacités empathiques et cyberesthésiques sont tellement puissantes qu’il est nécessaire pour certains de se construire des limites conceptuelles destinées à border nos tropismes amoureux (entre autres), et l’épouvantail du robot gynoïde, ou androïde remplaçant la relation au partenaire réel joue ce rôle de balise, ou limite à ne pas dépasser. En 2000, on m’a prêté le petit robot chien Aïbo, de Sony, qui était destiné à une exposition en Belgique pour laquelle je réalisais des mini-documentaires. Et j’ai vécu plusieurs semaines en sa compagnie. C’était l’an 2000 et j’avais un robot à la maison, fait pour être aimé, car les développeurs de Sony avaient implémenté tout un tas de «comportements» canins qui favorisaient une projection empathique de la part de l’humain sur la machine…
Mais, bien que nous ayons cette capacité «cyberesthésique» de nous projeter affectivement et cognitivement sur des artefacts, que ce soit de simples poupées de chiffons, ou des Real Dolls de l’industrie pornographique, nous faisons parfaitement la différence entre une personne réelle, avec toute sa complexité, et un artefact surinvesti par empathie. Cette croyance dans la confusion entre le vivant et l’inanimé est l’expression d’une peur collective, qui est la crainte de perdre notre propre discernement entre l’imaginaire et le réel.

SUITE DE L’INTERVIEW  ►►►
 Portrait  – © Amaury.
 Le Scanner V3 (21 cm) – © Yann Minh.
 Thanatos (21cm)  – © Yann Minh.
 NooScaphes Groupe (21 cm) – © Yann Minh.
 Thanatos V3 (21 cm) – © Yann Minh.
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 Thanatos V3 (21 cm) – © Yann Minh.
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